Réflexions sur le FSM 2013

Par Carminda [english version]

Je livre ici un compte rendu sommaire de mon séjour en Tunisie, que j’ai eue la chance de visiter dans le cadre du Forum Social Mondial 2013. Il est difficile de résumer un séjour aussi riche en rencontres et apprentissages, mais je souhaite tout de même partager certains moments qui m’ont particulièrement marqués. Quelques mots sur la Marche d’ouverture seront suivis par des impressions sur les enjeux qui se dessinent entre les acteurs des récentes mobilisations autour du monde (« Printemps arabes », Occupy, 15M/Indignados, etc.) et le reste de la « société civile » (terme ô combien passe partout, mais qui est couramment utilisé pour définir les organismes et autres structures non gouvernementales qui luttent pour l’humain et l’environnement, principaux acteurs des Forums Sociaux Mondiaux). Je partagerai aussi quelques informations et réflexions sur le Conseil International du Forum auquel j’ai assisté le 31 mars et 1er avril. Je finirais avec quelques ouvertures personnelles, notamment autour du prochain Forum en 2015. J’ai bien hâte de lire ou entendre vos réactions !

 

Au Forum Social Mondial (FSM) qui eut lieu en Tunisie du 26 au 30 mars 2013, l’espoir traverse tous les esprits et vole dans tous les sens, apparaissant paradoxalement en tant que pilier dans des temps marqués par une crise transversale, profonde et systémique. Le Campus El Manar de l’Université de Tunis devient le berceau bariolé d’une foule de plus de 50 000 personnes (donc environ 200 Québécois) qui laissait entrevoir la diversité de la société civile mondiale – questionnant à la base même la devise thatchérienne selon laquelle il n’aurait qu’un seul modèle concevable, celui imposé par l’idéologie néolibérale mondialisée. « Un autre monde est possible, nécessaire et déjà en marche » suggèrent les bannières ici et là. En effet, ça en a tout l’air.

La pluralité des perspectives peut se percevoir assez bien en feuilletant le guide qui détaille les plus de 1500 activités prenant vie durant les 5 jours qu’a duré officiellement le Forum (bien qu’il faut rappeler que de nombreuses activités ont eu lieu à Tunis avant et après le FSM). Le FSM se veut un processus qui dépasse l’événement maintenant bi-annuel, qui en était à sa 12ème édition. Et en ayant participé activement à la création de plusieurs activités qui eurent lieu cette année à Tunis, je comprends en effet que la préparation, l’évaluation et le suivi – bien que très souvent dans l’ombre – doivent faire partie intégrante de l’activité même. Reste à espérer que les étapes qui devraient être faites en aval de l’événement, se tiendront avec autant d’enthousiasme que celui qui régna durant cette semaine printanière, et que les liens créés seront durables…

 

La grande marche d’ouverture

Le 25 mars, la Marche d’ouverture a lancé le bal, avec son énorme foule arpentant les rues de Tunis. L’avenue Bourguiba – artère symbole de la révolution, où se trouvent entre autres le Ministère de l’Intérieur (que les amis anarchistes tunisiens aiment appeler le Ministère de la Terreur), plusieurs hôtels de luxe, de nombreux cafés, le Théâtre de Tunis et l’imposante horloge de la Place du 14 Janvier 2011 – était investie par des milliers de couleurs, de dialogues, de slogans, de sourires. Une heureuse cacophonie remplissait l’atmosphère, lorsque des chants en arabe se métissaient avec la danse rythmée des Sud-africains, et des slogans féministes chantés par des hommes côtoyaient le silence frappant de certains qui militaient pour la liberté d’expression… La complexité des luttes menées à travers le monde se dessinait ainsi sous nos yeux. ONGs, collectifs, mouvements sociaux, etc. œuvrant pour l’humain et l’environnement se rapprochaient ainsi sous le signe de l’altermondialisme, grâce à l’espace proposé par le Forum Social Mondial.

À la fin de la manifestation qui dura plusieurs heures, nous eûmes droit à de nombreux discours (comme notamment celui de Besma Khalfaoui, épouse du leader de l’opposition récemment assassiné, Chokry Belaïd). Un peu trop nombreux, à en juger par la quantité des gens qui quittèrent les lieux avant que Gilberto Gil (ancien ministre de la culture brésilien) berce nos oreilles et anime les corps – même les plus réticents – avec ses subtiles sambas et des chansons de Bob Marley revisitées. Difficile de ne pas voir ses préjugés ébranlés lorsque l’on danse au même rythme que les voiles, les couleurs et les handicaps…

 

Tunis et Tunisiens

Tunis est une belle grande ville qui grouille de vie, où la pauvreté côtoie la fortune, et où il semble avoir autant de Milenders qu’à Montréal. La grande majorité de Tunisiens que j’ai eu la chance de rencontrer, qu’ils soient taxistes, activistes, employés d’hôtel, professeurs, étudiants ou vendeurs ambulants sont généreux, respectueux, et avides de montrer la beauté de leur culture.

Durant les 10 jours qu’a duré mon court périple à Tunis, le temps a pris une autre dimension. Tellement de choses à faire à la fois, de gens à rencontrer, de mets à goûter, de mots à mémoriser… les journées avaient quelque chose d’éphémère, mais aussi d’éternel…

 

Les « nouveaux mouvements sociaux » au Forum Social Mondial ?

Depuis novembre 2012 j’avais été impliquée dans l’initiative nommée Global Square (www.global-square.net), qui réunissait des gens actifs dans ce qu’on appelle, à tort ou à raison, les « nouveaux mouvements sociaux ». Durant plus de trois mois nous avons participé à des rencontres virtuelles sur une plateforme Open Source de chat/voix nommée « Mumble » (utilisée, entre autres, par des activistes associés à Take the Square, Occupy, 15M/Indignados, YoSoy132, VIA22, etc.), imaginant différentes activités que l’on pourrait amener au Forum Social Mondial, et essayant de comprendre quels rôles devrions-nous jouer en ce moment fort du calendrier altermondialiste.

En effet, ce Forum Social Mondial avait la particularité d’être le premier après le fameux Printemps Arabe, et l’émergence de nouveaux acteurs très mobilisés et mobilisateurs dans différents pays du monde. Mais, combien de gens actifs dans les mobilisations massives en Tunisie et ailleurs, depuis 2011, étaient présents au FSM ? Difficile à dire. Bien que je doute un peu que la majorité des Tunisiens ayant investi les rues durant la Révolution était présente – vu le nombre de personnes que j’ai rencontré en dehors des enceintes de l’Université qui n’avaient aucune idée que leur ville accueillait plus de 25 000 étrangers, et encore moins pourquoi on était là. Et les gens qui s’affichaient ouvertement comme impliqués dans les mouvances émergentes au niveau international, j’en ai vu plusieurs (notamment au sein de l’espace Global Square) mais pas des masses. Il est à se demander si, bien que se rapprochant du FSM par des idéaux d’horizontalité et d’ouverture, la culture de la nouvelle génération d’activistes serait en décalage par rapport à ce qu’on appelle communément la société civile ou encore, la gauche ? Comment comprendre le clivage (ce sont peut-être des questions comme celle-ci qui le créent…) ?

À travers mon expérience dans Global Square (et d’autres initiatives du genre), j’ai constaté en effet que nombreux sont ceux et celles qui se positionnent de façon critique par rapport aux structures de la société civile (sur lesquelles se base le FSM), parfois perçues dans ces milieux comme hiérarchisées et perpétuant les logiques colonialistes et capitalistes. D’un autre côté, j’ai rencontré beaucoup de personnes qui travaillent dans différentes structures organisationnelles de la société civile (incluant les syndicats, les organisations, associations, etc.) qui se demandent – de fois un peu maladroitement, faut-il avouer – comment aborder les acteurs des récentes mobilisations citoyennes et s’inspirer de leurs modus operandi… Le Forum Social Mondial aura-t-il réussi à être un levier pour la reconnaissance mutuelle de ces différentes perspectives, qui ne semblent pas encore avoir eu l’occasion de se croiser véritablement, et où beaucoup de préjugés persistent ? Les cœurs sont pourtant au même endroit, mais certains vocabulaires et perceptions s’éloignent encore ; les prochains Forums Sociaux Mondiaux auront du pain sur la planche.

Ce qui me semble certain est que, si l’on aspire à avoir des impacts réels et durables sur le cours de l’Histoire, nous devrons cultiver l’humilité avec une attitude active. Pour avancer dans le renforcement mutuel de nos différentes luttes au niveau local et global, il faudra déjà admettre les contradictions en nous-mêmes et chez les autres. Et certaines contradictions étaient flagrantes durant le FSM, comme le financement par des grandes corporations, dont les logos étaient affichés durant certaines activités, ou sur des tentes à l’intérieur du Campus… Nous participons tous, hélas, au système économique actuel – ne serait-ce qu’à travers nos comptes en banques, notre électricité, ou nos habitudes de consommation. Mais l’utopie des « autres mondes possibles » semble tout de même nous faire cheminer vers des alternatives plus que nécessaires en temps de crise. Et un des avantages des espaces comme le FSM est de donner à certaines personnes (ceux qui sont assez chanceux pour se déplacer) la possibilité très concrète de se retrouver face à ses propres contradictions et celles des autres – d’où la nécessité de multiplier ce type de plateformes. N’ayons pas peur des paradoxes, car ceux-ci s’avèrent en fin de compte des moteurs de créativité…

 

Comment collaborer au-delà du FSM 2013 ? 

C’est justement le rapprochement de la pluralité de perspectives que l’on a voulu encourager à travers une série d’activités participatives et créatives, que j’ai co-planifiée dans le cadre du FSM 2013 avec des personnes impliquées dans VIA22, Uni-Alter, Réelle Démocratie Maintenant Paris et Eyes Network. Ces espaces mettaient ainsi l’emphase sur le dialogue entre personnes actives dans des mouvances émergentes ou plus établies, et sur la durabilité des liens créés durant le Forum. Le 30 mars, nous avons appelé à une Assemblée de Convergence, dans l’ambition d’arriver à quelques propositions concrètes (dont quelques unes issues des activités que nous avons proposées durant la semaine) qui puissent contribuer au processus mis de l’avant par le Forum Social Mondial, au-delà de l’événement en Tunisie. L’idée de VIA22 (www.via22.org) – encourager le rapprochement entre différentes luttes autour du monde le 22 de chaque mois, notamment à travers des conversations internationales virtuelles – à laquelle je participe très activement depuis ses débuts en octobre 2012, apparut aux yeux de nombreuses personnes comme une alternative concrète pour le renforcement des liens créés au FSM. La prochaine Assemblée de VIA22 aura lieu le 22 avril prochain à 4pm GMT, j’espère que ceux qui liront ce texte s’y retrouveront (écrivez-moi pour plus de détails sur via22global@gmail.com)! Aussi, un groupe de travail s’est créé pour la mise sur pied d’un journal qui contribuera aux échanges entre participants du Forum Social Mondial (pour participer à cette initiative, SVP contactez : francisconorega@gmail.com).

 

Après le FSM, la rencontre de son Conseil International…

Le Forum Social Mondial 2013 s’acheva officiellement le 30 mars avec une trentaine d’Assemblées de Convergence, et une grande Marche de clôture en support au peuple palestinien (à laquelle je n’ai pas eu pas le courage d’assister, faute d’énergie après une semaine dont chaque minute était comptée)… Dès le lendemain, le départ de nombreux des étrangers se faisait déjà sentir, et l’atmosphère ressemblait davantage à ce que j’avais connu à Tunis avant le FSM.

Or, dans une grande salle d’un hôtel assez prestigieux à Tunis, la rencontre du Conseil International (CI) du Forum Social Mondial battait son plein (les notes un peu en vrac que j’ai prises à cette occasion sont accessibles sur ce pad : http://piratepad.net/Fx6kBkaaW3). Une centaine de personnes – dont peut-être une soixantaine d’« observateurs », comme on nous nomma – se réunirent durant un jour et demi, pour participer à l’évaluation de l’événement qui s’achevait (incluant notamment les perspectives du comité organisateur tunisien, et celles des membres du Conseil International), et pour re-questionner la structure et la pertinence de ce Conseil.

Le premier jour, l’ambiance était protocolaire, avec les membres du Conseil assis autour d’une très longue table, au bout de laquelle étaient assis les personnes qui tentaient, tant bien que mal, de faciliter la rencontre. Durant la première partie de la journée, une rétrospective fut faite, avec les commentaires du comité organisateur et des personnes siégeant dans le CI (il a été clairement indiqué que seules ces personnes pourraient prendre la parole, même si plusieurs « observateurs » ont tout de même eu l’occasion de s’exprimer). Les gens semblaient s’accorder pour dire que le FSM en Tunisie était parmi les mieux organisés à date, bien que maints points faibles aient été soulevés – telles la relative absence des peuples sub-sahariens, latino-américains et asiatiques, ou encore le manque de mobilisation de la population tunisienne en dehors du cadre universitaire.

La deuxième partie de la journée, qui avait été proposée à la base comme un temps de travail en sous groupes, devint une longue plénière qui commença par la proposition assez osée d’un des fondateurs du FSM, Chico Whitaker : dissoudre le CI, qu’il dit considérer comme un « éléphant blanc mourant qu’il faudrait euthanasier »…  Il propose la création d’un collectif renouvelé, constitué de gens vraiment intéressés à participer au processus Forum Social Mondial (et notamment les organisateurs des divers Forums), qui prendrait la place du CI. Il suggère aussi un roulement au sein du secrétariat – que je comprends comme étant l’instance technique qui devrait s’assurer des communications au sein du CI, basée depuis les débuts des FSM au Brésil, et aujourd’hui assumée dans les faits par une seule personne. Pour Whitaker, ce nouveau collectif international serait formé par des groupes de travail aux objectifs précis, ayant comme principal rôle de décider du lieu du prochain FSM, et assumant la responsabilité d’analyser en profondeur les différentes candidatures.

Les réactions se multiplièrent durant un long après-midi, ou l’énergie générale semblait faire autant défaut que la méthodologie d’assemblée. Le caractère éléphantesque du Conseil International se laissait entrevoir, rendant difficile d’envisager une prise de décision collective – bien qu’un refus d’abolir le Conseil International semblait ressortir de la majorité des commentaires que j’ai entendus.

 

Je ne peux m’empêcher de vouloir partager une anecdote quelque peu comique… Le soir, après la première moitié de la rencontre du CI, je me suis retrouvée avec quelques amis de Global Square, tous assez démobilisés par la lourdeur de la journée. Et quelqu’un ayant avancé que la disposition de la salle contribuait à la hiérarchisation des débats, excluant ceux qui n’étaient pas assis à table, nous nous sommes lancés dans une « action directe » – qui dans son caractère quelque peu insignifiant nous redonna le sourire, et je crois aussi, l’envie de participer au processus. Nous avons redisposé plus d’une centaine de chaises en cercles concentriques et avons sorti les tables du milieu. Les ingénieurs de son étonnés nous ont demandé ce que l’on faisait, et lorsque je leur appris qu’on était en train de « préparer la salle pour la prochaine rencontre », ils nous ont aidé et ont placé l’équipe de sonorisation en conséquence. C’était assez drôle de voir l’expression sur les visages de certains organisateurs du FSM lorsqu’ils entraient dans la salle (et d’entendre un d’entre eux m’expliquer que « on redisposait la salle à cause de problèmes de son ») ; mais ce fut surtout rassurant de voir aussi qu’en fin de compte eux aussi semblaient préférer une disposition moins cérémonieuse. Nous n’aurons peut-être pas révolutionné le CI, mais on aura du moins appris que, des fois s’affirmer avec le sourire peut porter fruits…

La deuxième journée de la rencontre du Conseil fut plus productive, lorsque que la lourde plénière de la veille fut remplacée par des groupes de travail (qui incluaient les observateurs). Plusieurs décisions ont été prises. Ainsi, le prochain CI aura lieu dans la région Maghreb/Mashrek, autour d’octobre 2013. Les candidatures pour accueillir le prochain FSM devront être envoyées au secrétariat du CI (fsmci@forumsocialmundial.org.br, si mes informations sont bonnes) avant sa prochaine rencontre. Le secrétariat restera au Brésil jusqu’à ce qu’il puisse être assumé par le pays qui accueillera le FSM 2015. Le CI lancera un processus de consultation interne pour savoir qui a été réellement actif en son sein, et ainsi être en mesure de repenser sa structure.

Que l’on soit d’accord ou pas avec la proposition de Chico Whitaker, il est difficile de nier que le CI fait face à une crise d’identité. Qu’est-ce que le Conseil International et, surtout, à quoi sert-il ? Qui y siège et comment peut-on faire pour s’y retrouver ? Comment justifier ses dépenses ? Toutes ces questions trottaient les esprits des assistants à la rencontre qui s’acheva le 1er avril, sans que des réponses claires aient été avancées. Le temps dire, j’imagine…

 

J’ai passé 10 jours en Tunisie, et voici un bref aperçu de mon séjour. Il y en aurait tellement plus à dire… D’un côté plus personnel, j’aimerais naviguer sur l’énergie que j’ai acquise grâce aux rencontres et aux activités du Forum, et nourrir les liens que j’y ai créés. J’espère que VIA22 pourra contribuer à tout cela. Aussi, je vais continuer à réfléchir sur le leadership dans des contextes qui mettent de l’avant la nécessité d’horizontalité, qui fut un thème récurrent dans l’organisation des activités auxquelles j’ai participé. Et enfin, je compte me pencher avec certaines personnes de mon entourage sur la possibilité de proposer Montréal en tant que lieu d’accueil du Forum Social Mondial de 2015 (peut-être durant un Forum polycentrique ?)… Loin de penser que la ville que j’habite est la seule option pertinente, je crois tout de même que les forces organisationnelles qui ont émergé d’Occupy en Amérique du Nord, du Printemps Québécois et de Idle No More pourraient redonner un nouveau souffle au processus du FSM. De plus, l’expérience acquise pour le développement de plateformes web collaboratives pourrait permettre d’envisager l’extension du Forum sur internet comme partie intégrante du processus (ce qui peut-être pourrait pallier à la difficulté d’accès au Canada). L’idée d’un Forum Mondial chez nous rodait déjà les esprits en 2011, lorsque la Tunisie a été choisie pour des raisons évidentes. Peut-être serait-il temps de tourner les yeux sur ce Nord conservateur et borné sur une idéologie qui fait des ravages tout autour de la planète ? Affaire à suivre !

Carminda, Montréal 7 avril 2013

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